Document de visite de la rue Mallet-Stevens (été 2022)


L'affiche de 2021 reprise pour les visites en 2022

Le village d'Auteuil rattaché à Paris en 1860 dispose encore de nombreux terrains à bâtir dans la première moitié du XXème siècle ce qui constitue l'une des raisons de la forte concentration de témoignages de l'architecture moderne.

La rue Mallet-Stevens est en réalité une impasse mais le projet initial - modifié pour cause de crise financière de 1929 - était de la relier à l'avenue Mozart. Cinq hôtels particuliers, destinés a loger cinq familles, et une maison de gardien, ont été construits et existent encore aujourd’hui.


Rappelons que l'hôtel particulier, est destiné à loger les membres d'une seule famille contrairement à l'immeuble d'habitation divise en appartements.


Ce projet de lotissement privé est initié par Monsieur Daniel Dreyfus, propriétaire du terrain et par ailleurs déjà client et ami de Robert Mallet-Stevens.


L'inauguration de la rue a lieu le 20 juillet 1927. La construction de l'ensemble s'est donc déroulée dans un délai très court de deux années.


En mai 1926, Mallet-Stevens délivre lors d'un entretien une sorte de manifeste concernant ce projet dans lequel se concrétisent toutes ses théories sur la cité-jardin en gestation depuis les années 10.


« La rue que j'ai la bonne fortune de construire est située à Auteuil (...) Aucun commerce n'y est autorisé. Elle est exclusivement réservée à l'habitation, au repos (...) et son aspect même, par sa structure générale, doit évoquer la placidité sans tristesse.


Ces hôtels particuliers ayant chacun un programme spécial, sont très différents les uns des autres, mais conçus dans un même esprit afin de créer une unité.


Si les programmes ne sont pas semblables, les exigences de chacun des habitants sont les mêmes : de l'air, de la lumière. Aussi toutes les baies vitrées sont vastes, corrigées en tant que température par le chauffage central.


Les constructions sont en béton armé, autorisant de grandes portées sans points d'appuis intermédiaires, permettant des espaces libres sans poteaux.


Toutes ces maisons (...) couvertes de terrasses. (...) à différents étages, disposées en gradins sur une rue entière, procureront un ensemble de verdure s'harmonisant avec les lignes calmes de l'architecture. »


Que reste t'il en 2022 de la rue Mallet-Stevens après 95 années d'existence ?


Les proportions d'origine de cet ensemble architectural unique sont dénaturées dans les années 60 par l'ajout d'étages supplémentaires en nombre excessif sur l'Hôtel Mallet-Stevens et dans une bien moindre mesure sur l'Hôtel Reifenberg.


L'Hôtel Allatini est quant à lui défiguré dans les années 50 par des travaux de transformation en immeuble de rapport.


Menacée de destruction au début des années 70 le site est protégé dans sa totalité par un arrêté en 1975, puis inscrit à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques en 2000.


La maison-atelier des frères Martel, la seule conservée dans sa configuration originale, est classée au titre des monuments historiques en 1990.


Néanmoins, malgré ces erreurs regrettables, la rue n'a pas été détruite et conserve un charme indéniable, que confère la patine du temps et la végétation auquel participe fortement le vénérable cèdre du Liban planté par Madame Reifenberg.


Commençons la visite par l'Hôtel Mallet-Stevens à l'angle de la rue du Docteur Blanche et de la rue Mallet-Stevens.


Cet hôtel particulier abritait le logement du couple Mallet-Stevens et de leur fille - les 3 grandes baies vitrés verticales en façade - ainsi que les locaux de l'agence de l'architecte au rez-de-chaussée, partiellement construits en entresol.


L'épais crépis blanc et le sous-bassement en relief de cannelures horizontales de ciment moulé laissé brut sont communs à toutes les façades de la rue et constituent l'une des « marques de fabrique » de Mallet-Stevens très soucieux des contrastes de textures et de couleurs.


A remarquer les terrasses en gradin, les niveaux décalées, les bow-windows en décrochement sur la rue du Docteur-Blanche, le grand hublot en façade. Par bonheur, la surélévation des années 60 qui commence au 4ème étage, a respecté en partie haute le principe des étages en gradin, ce qui fait que l'on ne la remarque que de loin.


En face, au n°9, un intéressant immeuble moderniste d'habitation construit en 1954 par l'architecte Rémy Le Caisne


Revenons du côté gauche, au n°10, ou s'élève l'Hôtel Martel (Mallet-Stevens architecte)


Extérieur


Construit pour les frères jumeaux Jan et Joël Martel, à usage d'atelier de sculpture et de logement pour leur famille cet édifice est resté dans un état de conservation exceptionnel grâce à la clairvoyance de la famille Martel qui y résidait encore jusqu'aux années 90.


Avec ses cubes en gradin, imbriqués autour du cylindre de la cage d'escalier orné d'un vitrail cubiste de Barillet, débouchant en belvédère sur le toit terrasse, l'Hôtel Martel constitue l'archétype du bâtiment art déco d'influence cubiste et figure dans tous les ouvrages de références consacrés à l'histoire de l'architecture.


Les volets roulants en bois sont peints de couleur jaune conformément à la volonté de Mallet-Stevens dont c'était la couleur favorite.


Au centre, en renfoncement, la grille d'entrée de l'immeuble est un bel ouvrage de ferronnerie constitué de deux panneaux coulissants latéralement. Contrairement à une idée répandue le concepteur de cette porte exceptionnelle n'est pas Jean Prouvé mais Mallet-Stevens. (Voir les photos du portfolio d'époque exposé dans la vitrine de l'atelier).


A droite une grande baie vitrée en angle et une porte coulissante monumentale donnent sur le palier d'accès à l'atelier construit en entresol.


La sculpturale fontaine lumineuse dressée à l'angle du bâtiment il y a une dizaine d'années est une œuvre de Mallet-Stevens créée en 1927 pour le jardin cubiste du casino La Pergola à Saint-Jean-de-Luz, totalement dénaturé dans les années 70.


Intérieur


L'immeuble comprend trois appartements en duplex décalés sur deux niveaux, occupés aujourd'hui par trois propriétaires différents :


- Aux premier et second étages, comportant une petite terrasse à l'arrière du bâtiment, l'appartement de Joël Martel resté célibataire.


- Aux second et troisième étages, doté d'une belle terrasse à la végétation foisonnante donnant sur la rue, l'appartement de Jan Martel et de sa famille (Travaux peinture en cours).


- Aux quatrième et cinquième étages le studio du père, veuf, à usage de pied-à-terre lors de ses séjours à Paris.

 

De l'autre côté de la rue, au n° 7, le discret Hôtel Dreyfus (Mallet-Stevens architecte)


La façade latérale donnant sur la rue, d'environ sept mètres, détermine la faible profondeur de l'édifice adossé à l'immeuble mitoyen.


L'édifice présente les mêmes caractéristiques que les autres hôtels de la rue : terrasses en gradin, larges baies vitrées, toit terrasse.



Traversons de nouveau du côté gauche, devant l'Hôtel Reifenberg construit par Mallet-Stevens pour Madame Reifenberg, pianiste réputée, et sa famille


La porte d'entrée principale de l'hôtel Reifenberg au n°4, est précédée d'un majestueux auvent en métal et verre dépoli assorti aux larges baies vitrées des portes.


Le vestibule est protégé par une grille d'intérieur à motifs géométriques abstraits, chef d'œuvre de serrurerie du jeune ferronnier Jean Prouvé, premier ouvrage réalisé pour Mallet-Stevens.


Un vitrail de Barillet orne la cage d'escalier. Les aménagements intérieurs de ce vaste hôtel particulier étaient particulièrement luxueux.

 

En face, au n°5, l'Hôtel Allatini (Mallet-Stevens architecte)


Sans l'aide d'une photo d'époque il est impossible aujourd'hui d'imaginer la beauté originelle de cet imposant bâtiment cubique commandité par le cinéaste Éric Allatini. (Voir les photos d'époque dans la revue exposée dans la vitrine de l'atelier).


Son dépouillement radical, l'a souvent fait comparer dans la presse de l'époque à un palais marocain.


Ses vastes volumes permettaient de recevoir de nombreux invités et d'y projeter des films dans la salle de projection privée.

 

La Maison du gardien (Mallet-Stevens architecte), intégrée dans la villa au n° 1 au fond de l'impasse, construite par l'architecte Gauthier.

 

Au cube minimaliste original de la maison du gardien construit par Mallet-Stevens, situé à droite, est accolée dans les années 50 une grande villa non dénuée d'intérêt épousant les contours de la voie d’accès et du rond-point.

 

Visite de l'Atelier Martel

 

Chef-d'œuvre de volumes et de proportions, cet espace en grande partie enterré abritait l'atelier de sculpture des deux frères Martel, de 1927 jusqu'à leurs morts rapprochées en 1966.


Depuis six ans, ce lieu atypique, entre galerie d'art et appartement privé, abrite le show-room de Monsieur Éric Touchaleaume, antiquaire et collectionneur, spécialiste du modernisme des années 1920 aux années 1960, qui habite également l'appartement en duplex au 2ème et 3ème étage.

 

Palier d'entrée


A remarquer deux œuvres importantes des frères Martel :


- La statue en plâtre « La Trinité » exposée en 1929 au premier salon UAM (Union des Artistes Modernes).


- Le « Challenge des Hespérides », trophée conçu pour une course de canot automobile en 1934.



Grande pièce


A remarquer le plafond à poutres apparentes de béton armé évitant la présence de piliers.


Le grand volume inférieur mesure plus de 7 mètres sous plafond.


A noter les motifs géométriques des carrelages, les placards à portes coulissantes en acier laqué gris, les robustes cimaises en tube d'acier destinées à suspendre les bas-reliefs, les radiateurs bien en évidence pour des raisons d'efficacité mais également par fierté de mettre en valeur le chauffage central si peu répandu à l'époque surtout dans un atelier d'artiste (Radiateur central masqué dans le placard Brazzaville).


- Trois grands placards à portes coulissantes de Charlotte Perriand et Jean Prouvé datant de

1951 et conçus pour l'immeuble Air France de Brazzaville au Congo.


- Une table de bibliothèque et différents sièges de Pierre Jeanneret et son cousin Le Corbusier, conçus entre 1950 et 1965 pour la ville nouvelle de Chandigarh en Inde.

 

Cuisine (ATTENTION À LA MARCHE)


A l’origine c'était un jardin d'hiver, une fontaine et un bac en ciment toujours en place permettant de conserver la terre à modeler à l'humidité (Ne pas ouvrir le robinet de la fontaine).


Sous-sol

 

La terre et le plâtre étaient travaillés sur les paillasses en béton brut et le socle en granito.

 

Mezzanine (partie privative)

 

Hall d'entrée et escalier de l'hôtel Martel

 

Le motif de lignes brisées de la porte d'entrée se retrouve dans le vestibule, dans le relief en miroir polyédrique des frères Martel.

 

Un jeu de miroirs, l'un fixé au sol, l'autre au plafond de la cage d'escalier donne l’illusion vertigineuse d'un puits sans fond. Cette cage d'escalier a été immortalisée par de nombreux photographes dont l'américaine Thérèse Bonney qui a diffusée dès les années 20 l'œuvre de Mallet Stevens aux USA.



Mallet-Stevens a créé les décors de plusieurs films d'ambiance surréaliste dont « L'inhumaine » de Marcel L'Herbier en 1923, et surtout « Les Mystères du Château du Dé » de Man Ray en 1929, tourné à la Villa Noailles à Hyères, autre chef-d'œuvre architectural de Mallet-Stevens.


Comme dans ses décors, son architecture distille une atmosphère surréaliste parfois appuyée par des « accessoires » efficaces comme ce jeu de miroirs.


L'intérieur de la cage d'escalier est éclairé aux deux tiers de sa hauteur par un vitrail à motifs abstraits géométriques de Louis Barillet.